« Le rôle du cyber dans les conflits contemporains. Quelle place dans l’escalade ? Quelle articulation avec les autres domaines de la conflictualité ? ». Télécharger le document en PDF (incluant les références en notes de bas de page)
Argumentaire
La guerre lancée par la Russie en plein cœur de l’Europe le 24 février 2022 et les foyers de crises de l’Asie et du Moyen-Orient, marqués par la confrontation entre Israël et l’Iran, l’Inde et le Pakistan, et Taïwan et la Chine, montrent que la conflictualité cyber, généralement considérée comme étant sous le seuil de la guerre, occupe désormais une place majeure dans les guerres dites de « haute intensité » et dans les crises internationales contemporaines, y compris à dimension nucléaire. Le cyber y vient notamment soutenir ou entraver des manœuvres de guerre conventionnelle grâce, par exemple, au piratage ou à la défense cyber de drones sur des terrains de conflits largement « dronisés », à des opérations dans le champ électromagnétique ou encore dans le domaine des télécommunications numériques satellitaires.
Ce constat de l’omniprésence de la conflictualité cyber dans les guerres et les crises actuelles a été précédé d’une vingtaine d’années de réflexion et de discussions au sujet de la place que devrait avoir le domaine cyber dans les doctrines stratégiques des États. En France, le cyber a été considéré d’abord comme un outil à usage ponctuel relevant des pratiques clandestines et du renseignement, puis comme un outil d’épaulement des forces armées dans le conflit. Du point de vue de la doctrine française,
le domaine cyber reste donc distinct de la dissuasion qui est par définition nucléaire, comme le rappelle la Revue stratégique de cyberdéfense du Secrétariat général de la défense et la sécurité nationale (SGDSN) publiée le 12 février 2018, qui affirme : « La France réserve, quant à elle, le terme de dissuasion au domaine nucléaire militaire. [… L]a dissuasion se fonde sur la nature unique de l’arme nucléaire. […] La ‘‘grammaire’’ de la dissuasion nucléaire est singulière et ne s’applique pas aux actions cybernétiques ». Aux États-Unis toutefois, le concept de dissuasion est plus malléable, ce qui a donné lieu à une importante réflexion autour des conditions de possibilité d’une « cyber-deterrence » entre le début des années 2000 et la fin des années 2010. Cette cyber-deterrence a généralement été définie comme une stratégie visant à décourager les attaques informatiques d’États adverses en les menaçant de représailles proportionnées, ou en rendant les coûts potentiels de leurs attaques supérieurs aux bénéfices qu’ils pouvaient escompter en tirer.
Cependant, ce débat sur la cyber-deterrence a aujourd’hui largement perdu de son acuité. Les nombreuses tentatives de la littérature en études stratégiques et science politique pour penser les modalités d’une telle dissuasion cyber ont montré qu’elle se heurtait en effet à de nombreuses limites, aussi bien conceptuelles que techniques, depuis la difficulté d’attribution des attaques11 à l’impossibilité de garantir leurs effets, la répétition à l’identique de leurs effets ou leurs conséquences politiques, diplomatiques et militaires, en passant par l’intrication des infrastructures numériques des États à l’échelle mondiale : autant de conditions qui doivent faire l’objet de certitudes pour établir la crédibilité d’une capacité dissuasive, qui ne peut donc pas être garantie dans le domaine cyber.
Parallèlement, la conflictualité cyber démontrait re vera que le cyber était un domaine d’emploi permanent, y compris dans ses formes les plus incapacitantes et potentiellement destructrices. Les nombreuses cyberattaques menées par des États contre des systèmes industriels et énergétiques parfois stratégiques, depuis Olympic Games jusqu’aux multiples cyberattaques observées dans le cadre de la guerre de grande ampleur de la Russie en Ukraine, l’indiquent. Aujourd’hui, il est donc clair que, dans le domaine cyber, la logique dissuasive est résiduelle.
La place grandissante prise par le cyber dans les conflits doit ainsi nous amener à réinterroger son rôle dans les dynamiques d’escalade et de dissuasion avant et pendant les guerres et crises, y compris celles qui comprennent une dimension nucléaire.
Quatre questions principales seront par conséquent explorées durant cette journée d’étude :
1. Les caractéristiques de la conflictualité cyber évoluent-elles en fonction des différentes phases du conflit (paix, crise, guerre) ?
2. Existe-t-il une dynamique d’escalade spécifique au domaine cyber ? Quelles en sont les caractéristiques ?
3. Comment la dimension cyber de la conflictualité interagit-elle avec les autres domaines du conflit ? Ces interactions modifient-elles les dynamiques et les risques d’escalade d’ensemble ?
4- Dans quelles conditions (ruptures technologiques, reconfiguration du système international etc.) non encore advenues le cyber pourrait-il être vecteur d’une fragilisation du paradigme de la dissuasion nucléaire ?
Objectifs
La généralisation de la conflictualité cyber, la démultiplication de ses effets possibles par l’Intelligence Artificielle (IA) et son articulation avec d’autres innovations technologiques telles que les drones ou les réseaux satellitaires du New Space, viennent potentiellement bouleverser les logiques de maîtrise de l’escalade. Cette journée d’étude vise donc à alimenter la réflexion sur la grammaire de la conflictualité cyber et sur les dynamiques d’escalade qui la caractérisent, à un moment où une guerre « de haute intensité », marquée à la fois par un important usage du cyber et par la prégnance d’un rapport des forces entre puissances fondé sur la dissuasion nucléaire, fait rage en Europe.
Alors que les évolutions récentes de la conflictualité ont plutôt renforcé l’écart entre les logiques régissant le cyber et celles de la dissuasion, l’objectif de la journée d’étude est d’élucider la manière dont les différences entre les grammaires des domaines de la conflictualité (cyber, conventionnel, spatial, informationnel, jusqu’à celui de la dissuasion nucléaire) pourraient conduire à une escalade involontaire et non maîtrisée si elles n’étaient pas suffisamment pensées, ou à l’inverse, permettre un contrôle de l’escalade plus efficace ; notamment si les grammaires propres au cyber et à d’autres domaines étaient articulées et faisaient l’objet d’une approche d’ensemble.
Thématiques
Nous invitons les doctorants, chercheurs, universitaires et professionnels à soumettre des propositions de communication sur les thématiques suivantes (liste non exhaustive) :
- Le domaine cyber : ajout d’une dynamique escalatoire non maîtrisée dans les conflits ou outil contribuant à leur maîtrise ?
◦ Le cyber comme élément d’« hybridité » est-il facteur d’escalade non contrôlée ou de maîtrise de l’escalade (en maintenant le conflit « sous le seuil » de la guerre) ? (études de cas et analyses)
◦ Les cyberattaques contre des infrastructures critiques, prémices de la guerre ou moyens de l’éviter (mode de dissuasion, signalement) ? (études de cas et analyses)
◦ Conflictualité cyber dans l’espace extra-atmosphérique et risques stratégiques (études de cas et analyses)
◦ Dans quelles conditions le cyber pourrait-il devenir un véritable facteur de dissuasion ? (études de cas et analyses)
- Le rôle de la conflictualité cyber avant la crise ou la guerre :
◦ Les opérations cyber comme outil d’avertissement ou de « signalement » d’un désaccord diplomatique ou militaire (études de cas et analyses)
Les cyberattaques à la veille du lancement de la guerre de grande ampleur de la Russie en Ukraine : prévention de la guerre ou premières frappes ?
Les cyberattaques en amont et au cœur de la crise Israël-Iran (études de cas et analyses)
Le rôle des cyberattaques dans les tensions entre la Chine et Taïwan autour de la gouvernance du territoire
- La place de la conflictualité cyber dans les guerres et les conflits dits « de haute intensité » et l’effet des cyberattaques sur la stabilité stratégique aux échelles régionales et internationales :
◦ La conflictualité cyber dans la guerre en Ukraine (études de cas et analyses)
Conflictualité cyber dans la guerre en Ukraine et risque nucléaire
Conflictualité cyber, numérisation et « dronisation » du champ de bataille en Ukraine / Conflictualité cyber et guerre dans le champ électromagnétique (GCEM) en Ukraine
Guerre en Ukraine et multiplication des acteurs du conflit cyber en Europe et dans le monde
◦ La place de la conflictualité cyber dans les crises et conflits régionaux à dimension nucléaire (études de cas et analyses) :
au Moyen-Orient : la conflictualité cyber entre Israël et l’Iran et la question de la prolifération nucléaire ; la guerre Iran-Israël et les acteurs de la dimension cyber du conflit
dans le conflit Inde-Pakistan, avec des affrontements ouverts entre deux puissances nucléaires dotées de capacités cyber
- Quelles conséquences et implications pratiques des évolutions de la cyber- conflictualité pour la posture cyber de la France, de l’Union européenne et de l’OTAN ?
◦ L’attribution, un mode de signalement ?
◦ Les évolutions dans la gestion du dialogue et de l’escalade dans le domaine cyber
Cette journée d’étude s’inscrit dans une démarche pluridisciplinaire et une perspective stratégique. Elle est ouverte à toutes les disciplines techniques et des sciences humaines et sociales. Nous invitons en particulier les doctorants et jeunes chercheurs à soumettre des propositions.
Modalités de soumission
Les propositions de communication doivent inclure un titre, un résumé d’environ 500 mots, ainsi qu’un CV et les coordonnées de l’auteur (nom, affiliation, adresse de courriel). Les propositions doivent être envoyées à ciens@ens.fr et marie-gabrielle.bertran@ens.psl.eu avant le 16/01/2025.
Une publication collective est envisagée à l’issue de la journée.
Calendrier
Date limite de soumission des propositions : lundi 16 janvier 2026
Notification d’acceptation : samedi 31 janvier 2026
Journée d’étude : jeudi 19 mars 2026
Modalités du déroulement de la journée d’étude
• les intervenants devront prévoir une intervention orale d’une durée de 20 minutes maximum ;
• il sera également demandé aux intervenants de partager un mois à l’avance avec les autres participants leur présentation au format écrit, afin de nourrir la réflexion collective sur les thématiques abordées et les échanges durant la journée.