Yannick Pincé, chercheur associé, a publié fin août un livre intitulé « Le consensus nucléaire français, les partis politiques et le nucléaire militaire pendant la guerre froide ». Cet ouvrage, issu de sa thèse en histoire, a été publié fin août 2025 aux éditions PUR avec le soutien du CIENS.
Votre histoire personnelle vous a conduit à vous intéresser de près au nucléaire militaire. En quoi cette histoire intime éclaire-t-elle votre regard sur le sujet ?
Mon père était électronicien dans l’armée de l’air, affecté à la base de Creil au moment de ma naissance. Sa mission au DAMS (dépôt atelier de munitions spéciales) consistait à régler le radar d’altitude d’une bombe atomique – autrement dit, l’altitude de l’explosion – et, en cas d’alerte, à la placer le plus rapidement possible sous un Mirage IV chargé dans le but de détruire une ville d’URSS. Dans mon enfance, il m’en a beaucoup parlé : il m’expliquait avoir approché un « cœur nucléaire », cette sphère métallique contenant la matière fissile destinée à exploser dans une réaction en chaîne. Je me suis souvent demandé ce qu’il éprouvait lorsqu’il était en alerte, mais il est mort avant que je puisse le lui demander.
Plus tard, devenu professeur d’histoire-géographie, j’ai été nommé à Cherbourg, au cœur d’un environnement saturé de nucléaire : mon lycée et ma maison donnaient sur l’arsenal où sont assemblés les sous-marins nucléaires, et la plupart des parents d’élèves, amis et connaissances travaillaient pour Naval Group, EDF ou ORANO.
Qu’on le veuille ou non, en France, le nucléaire militaire fait partie de notre identité collective : c’est un choix politique fait dès l’après-guerre avec l’objectif de redonner au pays une place sur la scène internationale.
Aujourd’hui, la dissuasion nucléaire revient régulièrement dans l’actualité. Pensez-vous que le grand public dispose d’une information suffisante pour comprendre les enjeux ? Quel rôle peut jouer votre livre ?
L’accès à l’information est limité par des contraintes de sécurité, parfois plus strictes en France que dans d’autres démocraties. Pourtant, il existe des ouvrages solides, des témoignages, des enquêtes internationales, ainsi que des rapports parlementaires publics fondés sur des auditions d’experts.
Mon livre n’enquête pas sur les secrets d’État. Il explique plutôt comment se prennent les décisions stratégiques en matière de nucléaire militaire : elles ne se résument pas à l’ordre de tir, mais concernent le choix des systèmes d’armes, les doctrines, les discours adressés à la population, aux alliés comme aux adversaires. Je montre que ces décisions sont avant tout politiques, prises par des dirigeants élus. C’est pourquoi les citoyens doivent s’y intéresser : par leurs représentants, ils ont un rôle à jouer. On pense souvent au président, mais n’oublions pas que ce sont les parlementaires qui votent les budgets.
Dans votre livre, vous analysez en détail comment, de De Gaulle à aujourd’hui, le jeu politique français a façonné ce qu’on appelle le “consensus nucléaire”. Qu’est-ce qui vous a conduit à privilégier cette approche ?
Je voulais d’abord retracer le débat stratégique français : quelles doctrines nucléaires se sont affrontées ? En travaillant, j’ai découvert que, dès les années 1980, le terme de « consensus » revient constamment dans la bouche des responsables politiques et des stratèges.
J’ai analysé la fabrique du « consensus » à travers les discours des forces politiques qui se sont progressivement ralliées à la dissuasion nucléaire pour nuancer cette idée car, au final, même si la détention de l’arme nucléaire est très largement approuvée, personne n’est d’accord sur le périmètre de ce qu’elle protège, les fameux « intérêts vitaux », ni sur la manière dont elle doit être employée le cas échéant. Le débat majeur et passionné que la France a connu des années 1960 à la fin de la guerre froide portait sur la coordination de notre dissuasion nucléaire avec les plans de l’OTAN. Fallait-il dès les débuts d’une agression menacer l’URSS d’une apocalypse nucléaire pour être sûre qu’elle en soit dissuadée ? Ou bien, c’était le choix des Etats-Unis et des membres du commandement intégré de l’OTAN, répondre proportionnellement à l’agression ?
On l’a oublié : les journaux télévisés y accordaient de longs reportages, des carrières ont été brisées.
Le débat sur le nucléaire militaire est souvent réduit à une opposition binaire, pour ou contre. Selon vous, comment dépasser cette impasse idéologique et ouvrir un véritable dialogue ?
Après vingt ans dans l’enseignement secondaire, j’ai constaté que les manuels abordent la dissuasion nucléaire soit comme une évidence, soit sous l’angle simpliste du « pour ou contre ». Beaucoup d’intervenants qui s’adressent aux jeunes reproduisent cette logique. Or ce n’est pas la bonne approche.
Il faut au contraire plonger les élèves dans des scénarios de crise – Suez, Cuba – et leur demander de se mettre dans la peau d’un dirigeant confronté à des choix multiples. C’est par cette immersion géopolitique qu’ils peuvent se forger une opinion, y compris sur la doctrine de dissuasion.
La bombe existe, on ne peut pas la désinventer. On peut souhaiter son abolition, mais il faut raisonner en prenant en compte sa présence. La vraie question n’est pas « pour ou contre », mais : face à cette réalité, quelles sont les meilleures options ?