Modérée par la chercheuse post-doctorale du CIENS, Louise Matz, la table ronde organisée le vendredi 19 juin, dans le cadre du colloque de l’Institut géopolitique d’études avancées fondé par le Grand Continent en partenariat avec l’ENS, a tenté de répondre à la question suivante : « La géopolitique, ça sert aussi à faire la guerre ? » en écho à l’ouvrage d’Yves Lacoste publié en 1976.
Aux côtés de sociologues et d’historiens, parmi lesquels le Pr Julian Jackson (Queen Mary University of London), auteur de la biographie primée de Charles de Gaulle qui a inspiré le diptyque La Bataille de Gaulle, actuellement à l’affiche au cinéma, Frédéric Gloriant, directeur du CIENS, est intervenu sur la trajectoire nucléaire française.
Au cœur de son intervention, il a défendu l’idée que celle-ci s’est largement construite en réponse au traumatisme de 1940.
Il a proposé d’examiner plusieurs dimensions :
- la volonté, dès l’origine, des scientifiques français d’affirmer leur indépendance à l’égard des États-Unis et de s’opposer à un monopole américain sur la science nucléaire ;
- la bombe nucléaire envisagée comme un moyen d’effacer la défaite de 1940.
« En donnant à la France une marge rassurante de supériorité stratégique sur l’Allemagne, indépendamment de ses relations avec les alliés anglo-saxons, la bombe française a permis d’exorciser les peurs anti-allemandes héritées d’un siècle de rivalité franco-allemande », a-t-il affirmé.
Il a poursuivi : « J’irais même plus loin : paradoxalement, la bombe française a servi de puissant catalyseur à la réconciliation franco-allemande. La possession de la bombe permettait à la France de ne plus dépendre des Britanniques ou des Américains pour assurer sa sécurité vis-à-vis de l’Allemagne. Cette évolution décisive a rendu possible un dialogue stratégique direct et confiant entre la France et l’Allemagne de l’Ouest. »
- et enfin, l’installation progressive, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, d’un attachement profond et majoritaire, à gauche comme à droite, à la possession de l’arme atomique, comme fondement matériel de la souveraineté nationale restaurée, ce qui est exceptionnel en Europe de l’Ouest, et contribue à une configuration du débat nucléaire spécifique à la France.
« Dans les démocraties de la guerre froide, lorsque vous étiez d’extrême gauche, vous aviez tendance à critiquer les États-Unis et l’OTAN, et donc à adopter une position antinucléaire, comme ce fut le cas en Allemagne, par exemple. Anti-nucléarisme et critique des États-Unis vont très souvent de pair. Or, en France, l’antiaméricanisme a pu paradoxalement nourrir une position pro-nucléaire, à rebours du schéma occidental dominant », a-t-il souligné.